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Are the Germans “good Europeans”? Or...

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Portfolio - 25 septembre, 2021
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 ...ne font-ils qu'utiliser l’UE pour renforcer encore davantage leur propre puissance nationale ?

Au sujet des élections allemandes, les spéculations vont bon train quant à savoir ce que signifierait un tel ou tel nouveau gouvernement allemand pour la construction européenne. Il serait sans doute utile de revenir d’abord sur ce que l’Europe signifie, en général, pour l’Allemagne et vice versa. Car il y a peu de chance que les grandes lignes, les mêmes depuis de longues décennies, changent. En 1963, le président français Charles de Gaulle trancha de façon sommaire : « Les Allemands se conduisent comme des cochons. Ils trahissent l'Europe ». Cette vision, certes soigneusement voilée derrière des formules diplomatiques, n’en est pas moins largement partagée outre-Rhin, y compris aujourd’hui. Parallèlement, en d’autres endroits, il est commun de considérer Berlin comme le bon élève de l'UE : l’Allemagne paierait comme une véritable vache à lait ; elle donnerait de plus en plus de pouvoir aux institutions communautaires ; il n’y aurait pas plus écolo qu’elle ; et sur les questions de défense, elle se fait modeste (tout au plus lâche-t-elle quelques mots ici et là sur le désarmement global et la paix universelle). Serait-il possible que tout ceci ne soit qu’une savante tactique ?

Militant pacifiste, avec des bombes atomiques

La remarque comparant les Allemands à des « cochons » a été faite à propos du traité franco-allemand d'amitié, dit de l’Élysée. Cet accord comportait à l’origine une forte dimension de sécurité et de défense et, délibérément, n’a fait aucune mention ni des Etats-Unis ni de l’OTAN. Mais le Bundestag l’a ratifié à la seule condition d’y joindre un préambule le plaçant d’emblée dans le cadre de l’alliance avec l’Amérique. Le général de Gaulle constata, furieux, que l'on ne pouvait pas se fier aux Allemands : « ils s’aplatissent devant les Américains ». Soixante ans plus tard, rien de nouveau sous le soleil. L’ancien président du Parlement européen Pat Cox a récemment noté : « L’autonomie stratégique est une source de tension entre la France et l’Allemagne – ils sont en désaccord pour savoir à quel point l’Europe peut et doit s’appuyer sur les États-Unis ». Ici ou là, les politiciens allemands laissent échapper que l’UE gagnerait à acquérir « un certain degré de souveraineté ». Mais lorsque la France insiste qu’il serait temps pour les Européens de devenir indépendants, l’Allemagne rétorque que « les illusions d’autonomie stratégique doivent cesser ». Berlin répète à tout bout de champ : « L'Europe est dépendante de l’alliance transatlantique, elle ne peut pas se défendre ».

Lorsque le président Macron évoque le fait que la force de frappe française défend, sans le dire, l’ensemble du continent européen, et lance un appel à la coopération à ses partenaires, l’Allemagne brille par sa réticence. Tantôt elle fait valoir qu’il existe déjà un parapluie US, tantôt elle fait entendre que le plus tôt on en finirait avec l’atome le mieux ce serait. A la Conférence de Munich sur la sécurité en 2020, le président français a finement mis en exergue les contradictions du pacifisme ardent de Berlin. Comme il dit : cette frilosité envers la chose militaire est feinte, car l’Allemagne est mouillée jusqu’aux os dans une politique de puissance, y compris son volet nucléaire, à travers l'OTAN – à ceci près que c’est une politique américaine. En effet : sous l'égide du partage nucléaire (auquel Paris ne participe pas) de l’Alliance, les Etats-Unis ont une vingtaine de charges nucléaires sur le territoire allemand. En outre, le renseignement fédéral (BND) espionne occasionnellement l’Élysée et la Commission européenne pour le compte de Washington. L’atlantisme patent de Berlin découle d’un raisonnement lucide. D’une part, Berlin espère qu’en échange de son soutien indéfectible à la primauté US/OTAN dans la sécurité européenne, Washington se montrera plus clément quant à ses incartades dans d’autres domaines (ses liens commerciaux avec la Russie et la Chine, notamment). De l’autre, Berlin profite lui-même de cette primauté américaine : celle-ci relativise le poids et la portée des atouts militaires français, et réduit de ce fait l’avantage politique de Paris dans les rapports de force au sein de l’UE.

 (Crédit photo: Portfolio.hu)

Zèle européenne par égoïsme ?

De toute manière, l’attitude de l'Allemagne vis-à-vis de la construction européenne est, pour ainsi dire, complexe. Berlin a toujours été un fervent partisan des institutions supranationales de l’Union, d’autant plus qu’il les avait investies depuis fort longtemps et que son influence y est écrasante. Il n’en demeure pas moins que le frein d’arrêt le plus net, pour l’avenir de l’intégration, vint de la Cour constitutionnelle de Karlsruhe. Dans sa décision de 2009 interprétant le traité de Lisbonne, cette enceinte suprême déclare noir sur blanc que le cadre national est le seul pertinent pour la démocratie et la souveraineté allemandes. Le droit européen n’a pas préséance, l’Europe n’est pas une entité souveraine, elle n’a pas ce que l’on appelle « la compétence de la compétence ». Quant aux gestes concrets, l’ancien ministre des Affaires étrangères Joschka Fischer observe : « Les gouvernements allemands voient maintenant de plus en plus l’Europe en fonction de la promotion des intérêts allemands. Et il y a là un danger pour l’Europe ».

Berlin fait désormais passer ses propres considérations de plus en plus ouvertement avant tout « intérêt européen commun ». Il était prêt à sacrifier même le projet stratégique européen le plus important à ce jour, le système de navigation par satellite Galileo, à moins que l’allemand OHB System, pourtant totalement incompétent pour la tâche, ne remporte le contrat. Ces jours-ci, l’Allemagne refuse de discuter de l’avenir de la fusée Ariane, quitte à mettre en péril l’un des outils stratégiques (et commerciaux) les plus cruciaux d’Europe, son accès indépendant à l’espace. Bien entendu, Berlin peut aussi se montrer généreux – à condition d’y trouver un bénéfice sonnant et trébuchant.

S’il a tellement soutenu l’élargissement de l’Union vers l’Est, c’est qu’il retrouvait son « Hinterland » traditionnel, avec une main-d’œuvre bon marché à la disposition de ses entreprises, dans un même espace réglementaire. Pour ce qui est du plan de relance actuel de l’UE, l’Allemagne n’a accepté l’idée de la mutualisation des dettes que pour mieux s’assurer de débouchés européens dont son industrie a cruellement besoin (du fait du rétrécissement des marchés à l'international). Côté diplomatie, Berlin n’hésite plus à faire entendre sa voix, même aux détriments des considération européennes, le cas échant. Lorsque la Turquie s’aventure, par exemple, dans les eaux grecques et chypriotes, l’UE dans son ensemble est visée par ses provocations. Athènes martèle : « La Grèce protège les frontières européennes ». Toutefois, Berlin n’a d’yeux que pour les quelque 4 millions de personnes d’origine turque vivant sur son sol, de même que pour ses intérêts commerciaux, et préfère empêcher l’UE de soutenir résolument les États membres dont la souveraineté territoriale a pourtant été violée de façon flagrante.

L’éternel adversaire : la France

Cas après cas, Berlin se retrouve, de manière récurrente, face à la France. Ce sont les deux puissances centrales de l’UE, et l’histoire de notre continent est en grande partie celle de leurs affrontements. L’Allemagne s’intéresse principalement à l'idée européenne dans la mesure où celle-ci peut faire pencher en sa faveur les rapports de force entre les deux pays. Prenons l'exemple de cette idée, a priori sympathique, selon laquelle Paris pourrait renoncer à son statut de membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, au profit de l’Union européenne. Surprise, surprise : une fois de plus l'Allemagne entend « renforcer » l’Europe en lui sacrifiant un atout… français. Qui plus est, l'UE n’y gagnerait pas grand-chose. En réalité, du moment où les États membres sont d’accord sur une position, il vaut mieux d’être plusieurs au Conseil de sécurité pour la défendre (un siège égale une voix – et il y a toujours un ou deux pays de l’UE parmi les membres non permanents). Et si les Vingt-Sept n'arrivent pas à se mettre accord, la voix unique soi-disant « commune » resterait muette. Bien entendu, Berlin n’en a que faire.

Pareil pour le changement climatique. L’Allemagne a décidé de fermer au plus vite toutes ses centrales nucléaires au profit des énergies renouvelables (résultat : sa production de charbon reprend de plus belle, et Berlin mise, avec Nord Stream 2, sur l’augmentation de la consommation en gaz naturel). De l’autre côté, près de 70 % de l’électricité française vient du nucléaire, une source non seulement bon marché et permanente (fiable aussi bien en hiver qu’en été), mais qui minimise également les émissions de CO2. Cependant, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l'évolution du climat de l’ONU (GIEC) et le Centre commun de recherche (JRC) de l’UE ont beau affirmer tous les deux que le nucléaire, malgré tous ses défauts, est actuellement l’un de nos meilleurs outils pour passer à un modèle non carboné, l’Allemagne lui livre une bataille acharnée. Dernièrement, elle a réussi à exclure le nucléaire des obligations « vertes » de l’UE, à hauteur de 250 milliards, contrairement aux projets de gaz naturel dits « transitoires » qui y auront toute leur place.

Une fois de plus, en maniant bien les institutions de l'UE, Berlin fait en sorte d’affaiblir les atouts français - jetant en pâture, au passage, les intérêts des Européens. Quand elle redirige les ressources et les investissements de l’UE vers des entreprises et des projets allemands, elle saborde, du même coup, les perspectives du nucléaire européen. Lequel aurait pourtant le multiple avantage de contribuer à atteindre l’objectif de neutralité climatique pour l’UE d’ici 2050, de favoriser la compétitivité des industries, de garantir une électricité stable à un prix abordable pour les citoyens aussi, le tout sans que l’Europe ne tombe dans une dépendance énergétique vis-à-vis de puissances extérieures comme la Russie, la Turquie ou les Etats-Unis.

L’hebdomadaire allemand Der Spiegel résuma récemment les seize années au pouvoir de la chancelière Merkel sous le titre « Opportunités ratées ». Un constat qui s'applique aussi, voire surtout, à l'Europe. Le journal cite le philosophe Jürgen Habermas, pour qui Angela Merkel cherchait par-dessus tout la tranquillité – d’où le manque criant de toute stratégie digne de ce nom lors des crises successives, et le focus sur les seuls bricolages pour que la machine se remette en marche, sans faire plus. En réalité, une raison beaucoup plus profonde explique ce refus obstiné de tirer les leçons des épreuves. Le problème, pour l’Allemagne, c’est que la plupart des événements des quinze dernières années, de la crise financière à la pandémie en passant par la présidence de Trump, ont confirmé la pertinence des objectifs français pour l'Union, souvent aux antipodes des priorités allemandes.

Qu’il s’agisse de l'émancipation vis-à-vis des États-Unis (la fameuse autonomie stratégique), de ramener les chaînes de production en Europe, de renforcer le rôle de l’État dans l'économie, de la nécessité d’une agriculture autosuffisante, de l’utilité du nucléaire dans la lutte contre le réchauffement climatique, ou encore de l’importance des armées et d'une industrie d’armement indépendante dans un contexte international caractérisé par une rivalité croissante entre les puissances – le monde entier est conscient de ces tendances et cherche à en tirer les conséquences. Mais l'Allemagne, quant à elle, s’oppose bec et ongle à ce que l’Europe fasse de même – de crainte que cela ne favorise trop son partenaire français. Car, de toute évidence, mener une politique capable d’apporter de véritables réponses à tous ces défis signifierait, pour l’Europe, de s’engager sur le chemin préconisé depuis toujours par Paris. Dans ce cas, l'influence de la France se renforcerait mécaniquement, et ses atouts encore existants seraient revalorisés immédiatement. Or, Berlin souhaite éviter à tout prix un tel basculement des rapports de force entre les deux pays.

Le général de Gaulle disait : « C’est le destin de l’Allemagne que rien ne peut être bâti en Europe sans elle ». D’un autre côté, il est à craindre qu'avec elle, il ne puisse y avoir que des « avancées » qui, à y regarder de plus près, finiront toujours par profiter beaucoup moins à l’Europe qu’à Berlin.

Le texte original est paru en hongrois: Jó európai-e Németország, vagy csak arra használja az EU-t, hogy növelje saját hatalmát?, Portfolio.hu, 25 septembre 2021.


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