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Brexit, blow or blessing for Europe?

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Portfolio - 28 janvier, 2021
Article

Derrière les jérémiades sans fin sur la « perte » du Royaume-Uni, en réalité beaucoup s’en réjouissent, qui pour une raison, qui pour une autre. Les avocats de l’Europe fédérale pensent que la voie est dégagée, maintenant que l’ennemi juré de toute idée de mise en commun (approfondissement de l’intégration) se trouve écarté du jeu pour de bon. Les chantres d’une Europe indépendante – laquelle dépendrait moins de l’Amérique – observent d’un sourire narquois le départ du « cheval de Troie » des Etats-Unis, croyant que leur moment est enfin venu : sans Londres, l’éternel torpilleur de toute initiative politique ou militaire de l’Union, l’Europe pourrait devenir elle aussi un des pôles de puissance du monde. De tels raisonnements ne sont pas complètement sans fondement – mais c’est sans compter avec les déchirements internes des Vingt-Sept restants.

Toujours présent dans les têtes

La Grande-Bretagne a toujours eu une vision très spécifique de la construction européenne. Elle a préféré se tenir à l’écart à son lancement, voire davantage : elle a mis en place un espace de libre-échange censé la concurrencer et la rendre caduque dès le départ. Faisant le constat de leur échec, les Britanniques ont changé de stratégie : ils sont entrés pour mieux torpiller, cette fois-ci de l’intérieur, tout ce qui promettait de devenir plus qu’un simple marché ouvert. Qu’il s’agisse de tarifs douaniers protecteurs, de droits sociaux, d’autonomie stratégique ou de politique industrielle, Londres freinait des quatre fers. Par conséquent, les combats les plus durs l’ont opposé le plus souvent à la France, porte-drapeau d’une Europe politique et indépendante. Il y a 15 ans, Jean-Claude Juncker, alors Premier ministre du Luxembourg a fait remarquer, après une bataille franco-britannique particulièrement houleuse à l’UE : « Deux philosophies se confrontent ici. J’ai toujours su qu’un jour ou l’autre cela allait remonter à la surface ».

 (Crédit photo: Reuters)

Ce n’est pas un hasard si cela s’est produit précisément à ce moment-là. Londres a été conforté par l’adhésion, en 2004, du premier lot de pays d’Europe centrale et orientale (au nombre de dix). Dans le dilemme « élargissement ou approfondissement » qui définissait les débats tout au long des années 1990, la Grande-Bretagne poussait pour un élargissement de l’UE le plus rapide et le plus étendu possible. En espérant couper court ainsi à toute velléité politique et diluer le projet en un gigantesque super-marché. Face à elle, les Français – et les Allemands de temps à autre – tentaient de sauver, s’il le faut sous forme d’une Europe à plusieurs vitesses, l’essence politico-stratégique du projet. Une tentative couronnée de peu de succès. Après l’entrée des nouveaux Etats membres, adeptes de la vision britannique, tout portait à croire que le scénario d’une Europe supermarché sommeillant dans la non-existence géopolitique sous l’aile protectrice de l’OTAN l’emportât à tout jamais.

Il est vrai que l’esprit du temps a joué en faveur de Londres. Pendant les quinze années qui ont suivi l’effondrement de l’ordre bipolaire, le modèle globaliste-néolibéral sous l'instigation de Washington passa à la vitesse supérieure, tandis que l’OTAN, au lieu de disparaître avec la guerre froide, s’est adaptée, s’est revigorée, et a effectué une véritable mue. Dans ces circonstances, Londres n’a pas eu trop de peine à promouvoir, aux dires de l’ambassadeur U.S., « la position américano-britannique commune à l’intérieur de l’UE ». En amont du référendum sur le Brexit, le président Obama avait lancé des mises en garde aux électeurs britanniques : la présence de Londres est la garantie que l’UE reste économiquement grand ouverte et militairement attachée à l’Amérique. Il sera fascinant d’observer, post-Brexit, comment se comporteront les pays membres qui jusqu’ici, sur ces deux questions, se cachaient confortablement derrière Londres.

Travail de sape, depuis l’extérieur

Dans la même veine, les efforts que les Britanniques vont déployer, désormais de l’extérieur, pour affaiblir toute dimension politique et stratégique de l’Union, vont être passionnants à regarder. Un exemple, des plus divertissants, est l’imbroglio autour du système de navigation par satellites, Galileo (le « GPS européen »). Londres est contrarié par la perte, suite au Brexit, de son accès automatique au « service public réglementé » (PRS) chiffré et ultra-sécurisé, contrôlé par les gouvernements et les institutions de l’UE, et dédié en partie aux usages militaires. La Grande-Bretagne a promis-juré, dès le lendemain du référendum pour le Brexit, qu’il mettrait en place son propre système similaire, en disant : « la sécurité de nos soldats ne peuvent pas être dépendants d’un système extérieur, qui ne dépend pas d’elle ». Curieux argumentaire de la part du pays qui, au lancement du programme Galileo, avait lutté bec et ongles pour empêcher qu’il puisse y avoir un usage militaire quelconque. Sous prétexte du GPS et de l’OTAN, il n’avait rien trouvé de gênant dans le fait d’être, avec tous les autres Européens, dépendant d’un système sous contrôle exclusif américain.

Résultat : aujourd’hui l’Europe dispose de son propre système global de navigation par satellites, tandis que Londres ne pourra espérer qu’une constellation régionale en annexe du GPS. Pour une fois, l’Europe n’a pas cédé aux tentatives de détricotage britanniques. Car Londres avait exigé, au-delà d’un accès pur et simple, une place et une voix dans l’organe de « gouvernance » et de contrôle de Galileo. Exactement comme il réclame un accès privilégié au Fonds européen de défense (FED) destiné à des programmes d’armement européens, sur le budget de l’UE. Ce qui lui permettrait de faire d’une pierre deux coups. Car la Grande Bretagne a toujours tout fait pour rendre les institutions de la politique de défense de l’UE plus « souples », à savoir perméables aux alliés de l’OTAN non membres de l’Union. Dorénavant, il va tenter de poursuivre le même travail de sabordage, mais cette fois-ci depuis l'autre côté de la porte.

Face-à-face franco-allemand

Le succès des tentatives britanniques dépend de ce que lui concèdent, ou pas, les Etats membres restants. Au premier chef l’Allemagne qui, au-delà de son éternelle ambiguïté, se retrouve en général (sur la question du grand marché de libre-échange transatlantique ou sur la primauté de l’Alliance atlantique) plutôt proche des Britanniques. Charles Grant, le directeur du Center for European Reform basé à Londres avait prévenu les parlementaires de Sa Majesté dès le début des années 2010 : la Grande-Bretagne ne peut pas se permettre d’être en retrait à l’intérieur de l’UE, parce que sa marginalisation risquerait de rapprocher les positions de Berlin sur ces dossiers… de celles des Français. Ce n’est pas un hasard si aujourd’hui, à la suite du Brexit, la mécanique interne du moteur franco-allemand est sous le feu des projecteurs.

Avec le départ de Londres, et Paris et Berlin ont perdu un allié de taille au sein de l’UE, qui sur un sujet qui sur d'autres. Pour la France, la Grande-Bretagne était utile dans la mesure où elle – contrairement à la majorité des pays membres, dont l’Allemagne – encourageait le renforcement des capacités militaires (même si Londres l’envisageait plutôt dans le cadre otanien) et qu’elle tenait farouchement à préserver le caractère intergouvernemental des politiques européennes en matière de politique étrangère, de sécurité et de défense. Pour les Allemands, les Britanniques servaient de frein précieux, toujours prêt à bloquer toute initiative française qui viserait à marginaliser l’Alliance atlantique ou à remettre en question le dogme libre-échangiste. Suite au Brexit, ce bouclier commode disparaît des deux côtés, la France et l’Allemagne se retrouvent directement en face-à-face.

Il est de plus en plus difficile de nier que, derrière les grands discours européistes, les deux cherchent à se positionner de la manière la plus avantageuse possible l’un par rapport à l’autre. Paris aimerait corriger la surpuissance économique allemande en proposant des mécanismes de solidarité financière européenne, quasi collectivisants. Berlin, de son côté, s’efforce de neutraliser les atouts diplomatiques et militaires français (comme le siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU ou la supériorité en technologie de l’armement) en poussant, dans l’UE, à toujours plus d’intégration dans ces domaines, y compris les fusions et le passage à la majorité qualifiée. Chacun des deux tente de réunir autour de lui autant d’alliés que possibles, en ayant conscience de leurs faiblesses respectives. Les Britanniques ne faisaient que colorer un peu cette épreuve de force majeure.

La fin, mais la fin de quoi ?

Chris Patten, ancien Commissaire européen aux relations extérieurs et Recteur de l’Université d’Oxford, évoquait volontiers un dessin du Canard enchaîné des années 1970 qui montrait un tout petit Premier ministre britannique, au lit, dans les bras d’une très voluptueuse reine Europe. Celle-ci, manifestement ennuyée, lui dit : « Entrez ou sortez mon cher Wilson. Mais cessez ce va et vient ridicule ». Avec le Brexit, les Britanniques ont enfin obtempéré et sont partis, mais ce n’est qu’au bout de plus de quarante ans. Qui plus est, ils avaient en grande partie redessiné la pauvre Europe entretemps. En relais efficaces de l’idéologie dominante des dernières décennies, ils ont réussi à diluer le projet jusqu’au point où, aujourd’hui, l’écrasante majorité des Etats membres restants poursuivra la ligne atlantiste-néolibérale. Ou plutôt : ils le poursuivraient… si les événements n’y faisaient pas obstacle.

Car justement, pendant ce temps, il se passe des choses à l’international. La pandémie du nouveau coronavirus a porté un coup sérieux, voire fatal aux yeux de beaucoup, à un dogme globaliste-néolibéral déjà fort chancelant depuis dix ans. Qui de mieux pour l’illustrer que le prestigieux Financial Times de Londres, la Bible des décideurs européens, lequel journal dans son édito d’avril 2020 lui-même préconisa une rupture avec les orientations des quatre dernières décennies, et appela à plus d’interventionnisme de la part des gouvernements, plus de redistribution, plus de dépenses étatiques en faveur des services publics. Sur le plan transatlantique, la présidence de Donald Trump eut un effet révélateur similaire. Derrière les grandes retrouvailles occidentales programmées à intervalles réguliers, il est de plus en plus évident : alliance ou pas, les relations sont principalement déterminées par les rapports de forces, entre les Etats-Unis et l’Europe.

C’est vrai aussi, en règle générale, de l’état actuel des relations internationales. La reconfiguration des centres de gravité a dissipé les illusions sur le triomphe universel, inéluctable, du modèle libéral occidental, et a remis au goût du jour les affrontements entre grandes puissances. Ce qui revalorise, dans l’UE, les concepts de « politique » et « autonomie stratégique », les mêmes que la vision britannique aurait souhaité en chasser une fois pour toutes. C’est cette conjonction d’évolutions externes (et non pas le Brexit) qui pourrait, qui sait, rabattre les cartes en Europe. A la fin des années 1950, l’ancien Premier ministre britannique, Harold Macmillan fut interrogé par un journaliste sur ce qui influence le plus la politique des gouvernements. Sa réponse : « Les événements, mon cher garçon, les événements ! ». Le dilemme des Vingt-Sept pays de l’UE ces jours-ci est de savoir s’ils répondent à l’accélération des événements selon la vision-impasse britannique, ou qu'ils préfèrent renouer avec le projet d’Europe politique. Manifestement, ils font ce qu’ils font le mieux : ils hésitent.

Le texte intégral, en hongrois, est disponible sur le site de Portfolio, en cliquant ici.


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