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L'Union et le peuple

Népszabadság Online - 19 octobre, 2005
Note d’actualité
Hajnalka Vincze

« On ne tombe pas amoureux d’un grand marché » - disait Jacques Delors, ancien président de la Commission européenne. En effet, c’est la leçon la plus importante que les dirigeants de l’Union devraient tirer du désaveu populaire croissant. Car, manifestement, les citoyens voudraient plus que cette Europe mutilée à l'anglo-saxonne

Or une Union plus européenne est non seulement possible, mais c’était justement le projet à l’origine. Auquel on essaie aujourd’hui de substituer les propos creux des professionnels du marketing. En guise de réponse grotesque aux attentes des citoyens, l’élite bruxelloise s’emploie à lancer une énième « nouvelle stratégie de communication». Ce qui ne fait que démultiplier le problème de base : le décalage abyssal entre les paroles et les actes. D’autant que les « spins doctors » mobilisés pour la cause ne peuvent que choisir entre deux options. Soit ils ne nous parlent pas d’Europe, mais proposent d’imiter le mirage américain – dans ce cas, d’une part, ils se trompent énormément de mirage et, de l’autre, ils continuent d’aliéner de l’Europe les citoyens. Soit ils nous parlent d’objectifs réellement européens – auquel cas ils auront un mal fou à expliquer pourquoi ils sont en train de miner ceux-ci avec un tel enthousiasme.

Les attentes

Les sondages montrent – s’il y a besoin de le faire – que les citoyens de l’Union attendent deux choses de l’UE en priorité : qualité de vie et paix/sécurité. Pour « assurer » dans ces deux domaines, l’Europe devrait avant tout fonctionner en tant qu’européenne. En d’autres mots, elle devrait promouvoir et défendre ses propres intérêts et valeurs sur le plan de son modèle économique et social, comme sur celui des relations internationales.

Même s’il s’agit d’une évidence, vu le comportement de la majorité des dirigeants européens, il convient de rappeler que « européen » n’est pas à confondre avec « américain ». Une récente enquête comparative réalisée par Euro RSCG/TNS Sofres fait ressortir de façon spectaculaire les différences entre les deux rives de l’Atlantique en matière d’appréciation des phénomènes économiques et sociaux. Les Européens refusent un ultralibéralisme sans bornes déguisé sous le slogan de la « liberté individuelle », et optent pour une économie de marché encadrée par un filet social et par le souci de l’environnement. Selon le dernier Eurobaromètre 82% d’entre eux affirment également que l’UE devrait mener une politique étrangère indépendante des Etats-Unis. Ce qui, de toute façon, serait un impératif stratégique, et dont on ne devrait pas non plus négliger les piliers industriels, technologiques, énergétiques, ou encore alimentaires.

Force est de constater que les moments les plus populaires des institutions communautaires étaient ceux où elles sont montées aux créneaux pour défendre la souveraineté européenne – qu’il s’agisse d’assurer un bouclier juridique à Airbus, projet phare de l’aéronautique européenne, ou des investigations parlementaires autour d’Echelon, le système d’écoute anglo-saxon espionnant, entre autres, des pays européens. Rien de surprenant là-dedans. Un rapport fait il y a trente ans par Léo Tindemans, le Premier ministre belge de l’époque reste toujours d’actualité : pour ne pas décevoir ses citoyens « L’Europe doit fuir à la fois l’isolement, le repli sur soi qui la mettrait en marge de l’histoire, mais aussi la sujétion, l’étroite dépendance, qui l’empêcherait d’exprimer sa voix. Elle doit retrouver une certaine maîtrise de son destin. Elle doit construire un type de société qui nous soit propre, et qui reflète les valeurs qui sont à la fois l’héritage et la création commune de nos peuples ».

Plus récemment, l’écrivain Umberto Eco a brillamment résumé l’enjeu, en remarquant que « Soit l’Europe devient européenne, soit elle éclatera en morceaux ». Le problème, c’est qu’une grande partie de l’élite européenne s’applique justement à saboter le premier scénario.

Le déficit politique

De nos jours, on a l’habitude de se moquer de l’aspiration à une Europe européenne, en parlant avec dédain de la « renaissance du gaullisme ». Hélas, pourquoi pas ? A la place de leur impuissance dissimulée sous l’emballage édulcoré des manipulations à l’anglo-saxonne, les dirigeants européens feraient mieux de garder à l’esprit quelques évidences formulées par le Général déjà au début des années 1960. Par exemple la remarque selon laquelle l’essentiel de l’Europe européenne, c’est qu’elle existe par elle-même et pour elle-même, en d’autres termes, que dans le monde elle mène sa propre politique.

Mais étant plus habitués au jeu des apparences, à la couardise et aux compromissions, la plupart des politiciens préfèrent parler de défauts de communication. En essayant de nous démontrer, non sans un brin de mépris, que « les citoyens n’ont pas compris l’Europe ». Ou encore ils pratiquent une pseudo autocritique en déplorant d’avoir « mal expliqué à quel point ce projet est formidable ». Le projet serait, par ailleurs, vraiment formidable. Pourvu qu’un jour il sera rempli de contenu.

Mais jusque-là, il ne mène qu’à l’érosion progressive de notre souveraineté. Au nom de l’unification, les Etats membres abandonnent des pans entiers de leur souveraineté nationale, sans qu’il y ait à l’échelle de l’UE quoi que ce soit prêt et capable de la représenter et de la défendre au niveau collectif. La phase connue sous le terme « intégration négative », qui consiste à défaire les barrières intérieures, ne fut pas suivie par la phase conduisant à la mise en place d’une entité politique commune. L’unification économique, conçue comme un détour nécessaire par les Pères fondateurs, n’a pas été couronnée par une dimension stratégique qui puisse lui donner son véritable sens et sa véritable identité. A défaut, la logique pure du marché intérieur grignote sur les domaines clés de notre souveraineté.

Cette espèce de « no man’s land » dans notre capacité à agir et à promouvoir nos intérêts résulte donc d’un déséquilibre fondamental, lequel risque de remettre en cause non seulement la crédibilité extérieure, mais aussi la légitimité interne de la construction européenne. Mais il ne s’agit point de ce « déficit démocratique de l’UE » si souvent décrié. Ce n’est pas tant dans l’Union mais dans les Etats membres que le caractère démocratique du processus politique laisse à désirer. Et c’est pour cette raison que dans l’Union on ne fait que très rarement de la politique.

C’est la plupart des politiciens nationaux qui trompent leurs électeurs (en faisant de « Bruxelles » le bouc émissaire des mesures impopulaires, alors que les décisions européennes sont prises par le Conseil composé des représentants des Etats membres, sur l’initiative d’une Commission dont les membres sont désignés par les capitales). Ce sont eux qui, en règle générale, ne font pas de l’Europe un thème de campagne électorale (en plus du fait qu’à la place de l’action ils pensent en termes d’image, aux propositions concrètes ils substituent les slogans de propagande, et préfèrent les escarmouches des « spin doctors » au débat d’idées) – en privant les citoyens de toute réelle décision et de toute réelle alternative. Finalement, ce sont encore eux qui, visiblement, sont incapables de gérer de façon responsable notre souveraineté : dans un esprit de conformisme médiocre, ils considèrent l’indépendance comme un fardeau, la stratégie comme un ennui, l’opinion publique comme simplement un élément à manipuler.


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