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Au miroir de la Turquie, l'Europe s interroge sur elle-même

Journal Francophone de Budapest - 28 novembre, 2002
Note d’actualité
Hajnalka Vincze

Avec ses quelques phrases exprimant son profond désaccord et ses craintes au sujet de l’adhésion, à terme, de la Turquie à l’Union européenne, Valéry Giscard d’Estaing (président de la Convention chargée de débattre les questions liées à l’avenir de la construction européenne) a jeté non pas un pavé, mais un énorme rocher dans la mare.

Lequel pourrait bien s’avérer – malgré toutes les indignations et controverses qu’il suscite dans l’immédiat – une pierre très précieuse apportée à l’édifice européen. A condition de le séparer de son contexte conjoncturel et d’en retenir surtout l’idée selon laquelle la définition des frontières de l’Europe renvoie bien au-delà des aspects géographiques, et soulève des interrogations – trop longtemps refoulées – sur l’architecture politico-institutionnelle de l’UE et sur la nature des rapports qu’elle entretient avec ses périphéries.

L’alibi turc

Lorsque Valéry Giscard d’Estaing affirma, le 7 novembre, peu après la victoire électorale des islamistes modérés à Ankara, que l’entrée de la Turquie signifierait « la fin de l'Union européenne », c’était la porte grande ouverte à un amalgame médiatique qui voulait expliquer le refus de l'ancien président de la République française par une réticence, présentée souvent comme pardonnable, au vu de l’immense abîme culturel sinon religieux qui séparerait la Turquie du club européen.

En effet, il s’agit d’un pays (membre de l’OCDE, de l’OTAN et du Conseil de l’Europe[1]) qui frappe depuis 1963 à la porte des Communautés européennes, qui s’est vu reconnaître le statut de candidat « comme les autres » en décembre 1999, et qui a été encouragé tout au long par les promesses irresponsables des dirigeants occidentaux, dont la dernière en date – à savoir la décision du Conseil européen de Bruxelles de fixer une date au sommet de Copenhague pour discuter du commencement des négociations d’adhésion – semble définitivement marquer un point de non-retour. Même si, pour voir un jour le croissant turc s’ajouter aux étoiles du drapeau européen, de multiples obstacles restent à surmonter dont les difficultés d’ordre intérieur (qu’il s’agisse de la question des droits de l’homme ou de l’évolution des rapports de force entre la hiérarchie militaire et le pouvoir politique) ne sont pas les moindres, et viendront sans doute compliquer la transposition de l’acquis et les incertitudes des ratifications.

Vrais et faux enjeux

Malheureusement, en insistant sur le fait que les habitants de la Turquie « ont une autre culture, une autre approche, un autre mode de vie » et que « sa capitale n'est pas en Europe, elle a 95% de sa population hors d'Europe » VGE utilise des arguments qui alimentent la confusion alors qu’ils n’ont rien à voir avec ses véritables préoccupations.

Au fait, si la candidature turque reste problématique, ce n’est ni pour des raisons culturelles et religieuses – il s’agit d’une République laïque, certes de culture musulmane, mais l’islam est déjà pratiqué par des millions de personnes dans l’UE au point d’être la deuxième religion en France – ni pour des raisons géographiques – si les frontières de l’Europe sont historiquement mouvantes, celles de l’UE relèvent, bien évidemment, de la décision politique de ses Etats membres –, mais du fait qu’elle invite à repenser la logique même de l’intégration. Déjà en 1995, dans la perspective de l’élargissement aux PECO, Valéry Giscard d’Estaing a esquissé les contours d’une Europe plus adaptée à l’hétérogénéité croissante de ses Etats membres : « Le changement de dimension de l'Europe change la nature du projet d'Union européenne. Le soubassement politique et culturel de la démarche vers l'intégration européenne n'existe plus au même degré au niveau de "l'Europe-espace", c'est-à-dire de la Grande Europe. Le projet d'une "Europe-puissance" (composée de ceux qui sont décidés à aller plus loin que les autres) réellement intégrée, conformément au souhait de ses fondateurs, ne se confond pas avec celui parfaitement légitime de l'aménagement de l'"Europe-espace" »[2].

L’impasse du « tout ou rien »

Si la perspective de l’adhésion turque réactualise le débat sur l’Europe à plusieurs vitesses, elle attire également l’attention sur l’inexistence de cadres spécifiques, hors élargissement, dans lesquels l’Union pourrait définir ses relations avec les pays et les régions situés à sa périphérie. Jusqu’ici, la seule réponse de l’UE aux besoins de développement économique et de stabilité politique de son voisinage se limitait à miroiter l’espoir d’une intégration pleine et entière dans l’Union : une stratégie qui ne peut pas se poursuivre à l’infini, il suffit de se rappeler qu’avec l’entrée de la Turquie, l’UE aura des frontières communes avec l’Irak, la Syrie, la Géorgie, l’Arménie, l’Azerbaïdjan et l’Iran.

En effet, si la révocation de la candidature turque est une option difficilement imaginable et même peu souhaitable au point où l’on en est aujourd’hui, toujours est-il que l’incertitude sur les frontières finales de l’Union européenne continue à nourrir l’ambiguïté et empêche la mise en place de véritables partenariats stratégiques – lesquels seraient « plus que l’association, moins que l’adhésion », pour reprendre les propos de Hubert Védrine, ancien ministre français des Affaires étrangères – avec la Russie, l’Ukraine ou encore les pays du Maghreb.

 


[1] La Turquie est membre fondateur de l’Organisation de Coopération et de Développement Economiques (qui a pris la relève, en 1961, de l’Organisation Européenne de Coopération économique, créée au lendemain de la seconde guerre mondiale) ; elle est devenue membre de l’Alliance atlantique en 1952 et est membre du Conseil de l’Europe depuis 1949.

[2] Valéry Giscard d’Estaing, Manifeste pour une nouvelle Europe fédérative, Revue des Affaires Européennes N° 1/1995.


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