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La présidence irlandaise de l’UE : figures imposées sur une glace fragile

Journal Francophone de Budapest - 21 janvier, 2004
Note d’actualité
Hajnalka Vincze

En règle générale, le programme de chaque présidence semestrielle est un mélange de « figures imposées » (points fixes sur l’agenda communautaire) et de « figures libres » (accents mis par le pays qui assure la présidence).

Toutefois, au cours des six mois prochains pendant lesquels Dublin tiendra les rênes de l’Union, les exercices obligatoires règneront sans partage et, de surcroît, l’Irlande aura une marge de manœuvre exceptionnellement étroite. Elle doit assumer sa fonction dans une période où, calendrier oblige, des dossiers fondamentaux sont à l’ordre du jour (élargissement, traité constitutionnel, nouveau budget), dans une atmosphère d’europessimisme généralisé (après la prestation épouvantable de la présidence italienne et la suspension des négociations sur le nouveau traité), le tout dans une ambiance électorale européenne peu propice aux avancées significatives.

Un pays quelque peu ambivalent, mais consciencieux

Au fil de ces dernières années, ce pays de 4 millions d’habitants qui se positionnait naguère comme « le petit Etat communautaire » par excellence, a progressivement pris ses distances vis-à-vis de certaines dimensions de l’intégration européenne. Au point que – malgré les sondages qui révèlent toujours un soutien massif à l’UE – Jacques Delors le cite comme l’exemple caractéristique d’un « air du temps détestable », à savoir « la dégradation du vouloir vivre ensemble des Européens ».[1] En effet, l’Irlande s’est surtout fait remarquer (sa position radicale anti-avortement mise de côté) par sa méfiance au sujet de la défense européenne (perçue comme mettant en péril la tradition de neutralité militaire du pays) et son absence (calquée sur celle du Royaume-Uni) de l’espace Schengen, de même que par le rejet référendaire qui a failli couler le traité de Nice.[2]

Quoi qu’il en soit, Dublin est extrêmement conscient des responsabilités qui lui incombent en tant que président de l’UE, à en juger par le professionnalisme avec lequel il préparait cette échéance majeure, considérée également comme une chance de retrouver son image de pays membre constructif. Les préparatifs ont débuté en 2001 avec la création de deux comités interministériels et ils se poursuivent sans relâche depuis. Conformément à la réforme décidée au sommet de Séville (juin 2002), visant à plus de cohérence et de continuité d’une présidence à l’autre, la planification implique également un programme de travail annuel irlando-néerlandais (les Pays-Bas prendront la relève le 1er juillet prochain).

Un semestre plein de points d’interrogation

En observant les dossiers principaux à l’ordre du jour des six mois à venir, Jacques Delors fait remarquer que : « Rarement une présidence semestrielle se sera ouverte sur un tel contraste entre l’évidence des sujets à traiter et l’incertitude quant à la façon de les aborder. L’élargissement à dix nouveaux pays sera effectif le 1er mai 2004, sans qu’il soit aisé de discerner ce que cet événement changera dans la vie quotidienne de l’Union ; la page du « processus constituant » est transmise blanche par la présidence italienne sans que la volonté de dépasser cet échec apparaisse, dans l’immédiat, perceptible ; le cadre financier pour la période 2007-2013 va devenir un objet de débat public, sans que l’on sache si l’Union l’abordera avec ambition ou myopie ».

S’y ajouteront encore des préoccupations liées à des sujets « mineurs » tels l’imbroglio des relations transatlantiques (sérieusement mises à mal par la crise irakienne et censées être remises sur les rails lors du sommet Europe-Etats-Unis prévu pour juin prochain), et la querelle juridique sans précédent qui s’ouvre avec le recours déposé par la Commission de Bruxelles devant la Cour de justice européenne, contestant la décision du Conseil laquelle a exonéré la France et l’Allemagne coupables d’avoir enfreint les règles du Pacte de stabilité).

Pour couronner le tout, un calendrier électoral plutôt chargé viendra compliquer la tâche déjà bien lourde da la Présidence irlandaise, dans la mesure où après les élections espagnoles en mars (lequel rend peu probable tout progrès sur le dossier constitutionnel d’ici là), ce sera le tour du Parlement européen de se renouveler en juin (ce qui signifie en pratique la fin du travail législatif dès avril). Aussi, la prochaine Commission entrera en fonction le 1er novembre, et son président devrait être désigné (exercice particulièrement délicat pour les chefs d’Etat et de gouvernement des 25) lors du Conseil européen de juin.

Au milieu de toutes ces questions en suspens, il reste une certitude. C’est que nonobstant les déclarations irlandaises censées diminuer la pression du temps, l’adoption du nouveau traité constitue la priorité absolue. D’autant plus que la détermination de Dublin à déployer tous ses efforts pour parvenir à des résultats probants en la matière ne fait aucun doute. Car l’Irlande veut surtout empêcher la création d’un noyau dur, idée qu’il considère « fondamentalement mauvaise » mais que la France et l’Allemagne évoquent explicitement pour le cas où les négociations n’aboutiraient pas d’ici la fin de l’année.

 


[1] Brigid LAFFAN, « Irlande et Europe : continuité et changement », Etudes et Recherches n°30 de l’association « Notre Europe », décembre 2003, avant-propos par Jacques Delors.

[2] Consultation organisée en juin 2001 et « rectifiée » par un second référendum, cette fois-ci réussi, en octobre 2003.


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