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Les relations UE-OTAN: entre coopération nécessaire, compétition inhérente et l’inéluctable changement de paradigme

Hajnalka Vincze

Les relations UE-OTAN ne sont qu’un symptôme. Elles reflètent d’un côté l’épreuve de force entre les deux rives de l’Atlantique et, de l’autre, la schizophrénie intra-européenne. Au centre de ce bras de fer complexe, il y a une seule question cruciale et un seul véritable enjeu : l’autonomie européenne. Pour ce qui est du prétendu choix à faire entre coopération ou compétition UE-OTAN, c’est un faux dilemme. Dans l’état actuel des rapports de force, les deux sont inévitables.

Car il y a impasse : même si la compétition est inscrite dans l’évolution parallèle des deux organisations et ne va que s’accentuer, la coopération est assurée – du moins pour le moment – grâce à une situation d’équilibre, dans laquelle les deux parties ont des intérêts fondamentaux (quoique antagonistes à plusieurs égards) pour maintenir le statu quo. Un aperçu rétrospectif met l’accent sur le fait que ni l’avènement de George W. Bush, ni le 11 septembre 2001, ni la guerre en Irak ne constituent de tournants. Ils ne faisaient que confirmer, mettre à nu et accélérer les tendances profondes qui furent présentes dès la naissance de l'Alliance. Du point de vue des relations transatlantiques, il n’y a que deux moments véritablement décisifs: la fin de l’ère bipolaire et la mise en route de la défense européenne dans les cadres de l’Union européenne (au Conseil européen de Cologne en juin 1999, sous l’impulsion du pseudo-consensus franco-britannique à Saint-Malo en décembre 1998). Même si de fortes continuités s’observent tout au long du dernier demi-siècle, l’effondrement du système bipolaire signifiait un changement radical du contexte, dont les leçons ne furent pourtant tirées qu’après une décennie d’hésitations abracadabrantesques. Et celles-ci n'appartiennent toujours pas au passé. En entrant dans les détails des grands dossiers (tels l’attitude américaine, le droit du premier refus, l’accès aux capacités/refus de duplications prétendument „inutiles”, les Etats membres de l’une des deux organisations qui ne font pas partie de l’autre, les procédés de consultation, la planification opérationnelle, les capacités militaires et l’édification des standards, les troupes multi-casquettes, la division du travail et la garantie d’assistance mutuelle) d’innombrables polémiques surréalistes témoignent de la survivance des fictions transatlantiques au détriment d’une prise de conscience responsable des réalités. Concernant le processus d’évolution vers l’autonomie européenne, il convient de distinguer des facteurs de freinage et des éléments accélérateurs. Quant aux premiers, il faut avant tout mentionner les intérêts oeuvrant pour le maintien de l’OTAN sous sa forme présente, en tant qu’institutionnalisation de la tutelle atlantique. Pour les Etats-Unis, il s’agit entre autres d’assurer : - un cadre propice pour légitimer son protectorat – non pas entièrement altruiste – sur son plus grand rival économique et commercial ; - la feuille de vigne de son ingérence dans les affaires intra-européennes ; - une tête de pont essentiel sur « l’échiquier » eurasien ; - un partage de risques et de coûts qui lui est plutôt avantageux ; - un marché d’autant plus « captif » pour sa propre industrie d’armement que les standards et les doctrines de l’OTAN sont élaborés par Washington ; - paravent pseudo-multilatéral pour ses opérations militaires ; - un moyen pour empêcher son « compétiteur potentiel du même rang » de devenir un acteur international à part entière (en limitant chaque aspect – stratégique, politique, opérationnel, industriel et technologique – de l’autonomie européenne) Les avocats de la souveraineté européenne, eux, ont besoin - du moins provisoirement - de l’OTAN, même sous sa forme asymétrique actuelle : - pour mobiliser la plupart des gouvernements de l’UE (en grande majorité atlantistes, à l’opposé de leurs opinions publiques et faisant fi des impératifs stratégiques de longue terme) en faveur d’un développement des capacités ; - parce que leur niveau actuel de capacités militaires est loin de ce qui serait non seulement souhaitable, mais aussi nécessaire pour asseoir une véritable autonomie en toutes circonstances. En particulier, les divisions intra-européennes constituent un obstacle majeur, à plusieurs titres: - une ligne de partage fondamentale, à trois niveaux, répartit les Etats-membres en deux camps selon leurs approches 1. au partenariat transatlantique (sur base d’autonomie ou de subordination) ; 2. au contenu du projet d’intégration (éminemment politique ou n’ayant de politique que là où cela est utile aux Etats-Unis ou du moins ne dérange pas leurs visées d’hégémonie) ; 3. à l’évolution souhaitable du système international (ordre multipolaire seul garant d’un véritable multilatéralisme, donc de légitimité, donc stabilité à long terme ou unipôle transatlantique fort déséquilibré à l’intérieur et source d’exclusion et de griefs à l’extérieur); - le déficit politique de la construction européenne résulte en une perte de souveraineté: la logique économique n’est pas rééquilibrée et canalisée par des priorités et des choix politiques ; les Etats-membres sont privés d’une part importante de leur souveraineté sans qu’il y ait quoi que ce soit au niveau européen prêt à et capable de défendre leur souveraineté collective ; les incertitudes quant au modèle politique à développer entravent l’attachement et l’identification de la part des citoyens, qui les motiveraient à accepter les sacrifices inévitables; - la prise de décision à 25 sur la base du plus petit dénominateur commun mène à une défense « allégée » : même si le projet de mettre en place une certaine capacité militaire européenne n’est plus remis en question, c’est son cœur même qui y fait – pour l’heure – défaut (dissuasion nucléaire, capacités de défense territoriale, moyens spatiaux militaires collectifs), et ce sont les conclusions essentielles qui restent à êtres tirées (notamment en faisant de la préservation de la base technologique et industrielle une obligation politique). Néanmoins, les facteurs d’accélération vers une prise de conscience et une responsabilisation politiques ne sont pas à négliger. L’accent mis par l’UE sur la synergie des moyens civils et militaires facilite une certaine « sensibilisation » aux questions militaires du corps administratif de l’Union, en même temps qu’il représente une différence marquée et une distanciation par rapport à l’approche otanienne. Le développement d’une culture européenne de défense (indispensable aussi pour avoir une approche, des priorités, des doctrines et des standards distincts) sera facilité par le Collège européen de la Défense, lequel sera opérationnel très prochainement. Il ne faut pas oublier non plus l’expérience formidable de l’Union en matière d’institutionnalisation et d’établissement de règles du jeu d’un côté, et le soutien – jusqu’ici sans faille – de l’opinion publique de l’autre, les deux constituant un atout formidable. Aussi, une fois lancée, l’européanisation des politiques de défense est un processus qu s’inspire et se régénère lui-même : au fur et à mesure que les Etats-membres s’avancent sur ce chemin, la nécessité et les avantages d’une position autonome (et, a contrario, l’absurdité et les inconvénients pratiques de l’attitude de soumission volontaire) deviendront de plus en plus évidents même pour les plus réticents. De surcroît, l’idée d’une avant-garde plus ambitieuse (qui, après sa création, serait comme une force d’entraînement pour le reste des Etats-membres) est en soi un moyen de pression efficace. Mais avant tout autre chose, il y a les déterminantes structurelles. Qu’il s’agisse de l’engrenage fonctionnel de l’intégration (en fait, aucun des acquis des autres domaines ne peut être consolidé et défendu tant que la souveraineté européenne n’est pas assurée par une entité politique autonome) ; ou des tensions inhérentes de la relation transatlantique (entre l’ambition d’une « suprématie écrasante » d’un côté, et de la préservation d’une marge de manœuvre décisionnelle et opérationnelle de l’autre), la question d’autonomie est à la fois le fond du problème et sa solution. Et, presque comme un bonus, c’est l’unique chance pour un partenariat transatlantique authentiquement équilibré. Avec les deux parties devenant à la limite capables de s’engager dans des dépendances réciproques, parce que libérées des réflexes malsains de domination et de soumission.

Texte complet en hongrois.

(In: Az Észak-atlanti Szerződés Szervezete a változás korában, SVKK, Budapest, 2005) 

 


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Tags:
défense européenne, ue-otan, otan


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