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L'Europe face au nouveau type de terrorisme

Journal Francophone de Budapest - 30 avril, 2004
Note d’actualité
Hajnalka Vincze

Avec les attentats de Madrid, le « nouveau type de terrorisme » fit irruption d’une manière tragiquement spectaculaire sur le sol européen. Il n’en reste pas moins que ce carnage était tout sauf inattendu.

Les remarques retentissantes du directeur d’Europol – qui avait souligné publiquement, dès juin 2002, qu’un attentat similaire à celui du 11 septembre, mais perpétré sur le territoire européen n’était plus une question de « si » mais de « quand » – ne sont que la partie émergée de l’iceberg. Au fil des deux ans et demi écoulés depuis la destruction du World Trade Center, les démantèlements de réseaux terroristes, les révélations sur leurs projets d’attentat se sont suivis partout en Europe. A un rythme tel qu’un spécialiste de l’Office européen de police déclara au lendemain des explosions de Madrid : « Nous pouvons maintenant affirmer que nos diagnostics quant à l’état de la menace en Europe étaient en partie faux. Mais uniquement parce que nous pensions en fait qu’une action de grande envergure interviendrait plus tôt. »

Usage de la violence illimitée

Afin de mieux cerner ce qui est, en règle générale, catégorisé sous le terme de « terrorisme des extrémistes islamistes », il convient d’abord de jeter un coup d’œil sur la « Stratégie de sécurité de l’Union européenne ». Ce document adopté en décembre dernier cite le terrorisme international au premier rang des « menaces principales », et identifie sa caractéristique première en évoquant sa « disposition à recourir à une violence illimitée ».

En effet, le projet de texte, présenté en juin 2003 par le Haut représentant pour la PESC (M. Javier Solana) avait longuement insisté sur cet aspect. On pouvait y lire que « Le nouveau terrorisme est différent des organisations auxquelles nous sommes habitués, dans la mesure où (…) il est exempt des contraintes qui pèsent sur les organisations traditionnelles ». C’est effectivement là, la particularité la plus frappante de ce nouveau type de terrorisme. Tandis que les groupes européens « traditionnels » considèrent la violence comme un moyen pour parvenir à une solution politique (et s’efforcent donc à s’auto-limiter à la fois pour préserver un soutien populaire et pour rester un partenaire acceptable dans d’éventuelles négociations), la nouvelle génération du terrorisme international s’est affranchi de ces contraintes. Le fondamentalisme religieux fonctionne comme une force légitimatrice, la violence devient une fin en soi.

Caractère global et omniprésent

La « Stratégie de sécurité » européenne poursuit sa description du nouveau terrorisme en relevant que « la vague terroriste la plus récente revêt un caractère mondial (…), les causes en sont complexes et sont liées notamment aux pressions exercées par la modernisation, aux crises culturelle, sociale et politique et à l’aliénation des jeunes vivant dans des sociétés étrangères. ». Si ce type de terrorisme est par essence global, c’est que son mode de fonctionnement, ses ambitions et ses racines sont intimement liés aux anomalies, aux déséquilibres et aux frustrations engendrés ou amplifiés par la forme actuelle (pas suffisamment maîtrisée) de la globalisation. Comme l’avait écrit l’éditorial de la revue « Politique étrangère » en automne 2002 : « Ce terrorisme-là est "islamique" en ce qu’il traduit en mots religieux une marginalisation politique et sociale, au cœur des sociétés violentées par la mondialisation : les nôtres. Son futur, c’est donc en partie nous : notre capacité à produire des exclus qui utiliseront les discours (religieux) et les moyens (techniques) disponibles pour dénoncer cette marginalité ».

Réponse européenne toujours fragmentée

Le terrorisme global est l’archétype même des « défis transnationaux » face auxquels la valeur ajoutée de l’intégration européenne devrait d’emblée entrer en jeu. Le problème, c’est qu’il faudrait pour cela rectifier un déséquilibre inhérent de la construction européenne, celui qui existe entre l’intégration économique et la fragmentation sécuritaire.[1] Si le plan d’action ambitieux de l’UE contre le terrorisme, mis en route en réponse aux attentats du 11 septembre, n’a pas produit les résultats escomptés, ce n’est pas à cause d’une prétendue inconscience collective d’un danger pourtant omniprésent. C’est parce qu’une réponse européenne vraiment efficace, communautarisée (la seule qui puisse sortir l’UE du piège de son déséquilibre interne) risquerait de basculer la balance institutionnelle, et les Etats membres ne sont pas prêts à un tel saut quantitatif. Or, tant que cette percée majeure ne se produira pas, la coopération anti-terroriste européen restera une coquille de plus en plus ornée (il ne fait aucun doute que dans les prochaines semaines, on assistera à une série d’annonces qui iront des mesures sécuritaires – pour la plupart prévues dès 2001 – à la nomination d’un M. Terrorisme, en passant par l’activation anticipée de la clause de solidarité du projet de traité constitutionnel) mais essentiellement vide. Elle continuera donc de se pratiquer – pour ses aspects les plus concrets et plus délicats – dans un cercle plus restreint (France, Allemagne, Royaume-Uni, Italie, Espagne), sur la base du donnant-donnant, et à cent lieues de tout ce qui pourrait ressembler à un partage de renseignement, de décision ou d’action au niveau communautaire. Du moins jusqu’au prochain Madrid.

 


[1] Pour le résumer : la libre circulation des personnes ne profite pas seulement aux étudiants et aux touristes mais aussi aux criminels/terroristes, tandis que les poursuites policières et judiciaires, de même que les échanges de renseignements se heurtent toujours aux frontières nationales.


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