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« Péripéties » de la présidence Macron : vers un affaissement ou un rebond ?

Foreign Policy Research Institute - 27 novembre, 2018
Etude et analyse

Après une première année largement réussie, le président français traverse, depuis des mois, une bien mauvaise passe. Certes, il fait toujours d’aussi beaux discours, sur la France, sur l’Europe, sur l’ordre international, et il est toujours beaucoup apprécié à l’étranger comme le défenseur du multilatéralisme (à l’ONU), de l’environnement (récemment sacré « champion de la Terre »), et de l’orthodoxie économique (le FMI et l’OCDE se félicitent tous les deux de ses réformes d’inspiration libérale). En revanche, « son peuple », comme il désigne ses concitoyens dans les médias étrangers, paraît aujourd’hui beaucoup moins enthousiaste. 

Sa cote de popularité est descendue au-dessous de 30%, à comparer avec les 64% d’opinions favorables au lendemain de son entrée en fonction. Une partie de cette chute peut être attribuée à ce qu’il préfère qualifier de simples « péripéties », à savoir des incidents, des maladresses, des « petites phrases ». Ils n’en sont pas moins le reflet d’un malaise plus profond. Un malaise où les interrogations sur la personnalité du président sont désormais étroitement liées aux critiques de sa politique.

(Crédit photo: Infographie VISACTU, www.ledauphine.com)

La roue tourne

Le même Emmanuel Macron qui semblait jadis marcher sur l’eau, cumule, depuis le début de l’été 2018, gaffes, malchance et mauvais timing. A tel point qu’il n’a même pas pu profiter de la victoire des Bleus à la Coupe du Monde, à la différence du président Chirac en 1998, qui avait su en tirer un capital politique. La nouvelle jubilatoire fut balayée, pour Macron en tout cas, par le scandale autour des agissements violents de son garde du corps/homme de confiance, « l’affaire Benalla ». Dans un tout autre registre, mais suivant la même logique, l’effet de son grand discours sur la lutte contre la pauvreté, est gâché deux jours plus tard quand il lance à un jeune chômeur qu’il suffirait de traverser la rue que pour trouver du travail. De la même manière, le 60ème anniversaire de la Constitution aurait dû normalement être une occasion pour le président de redorer un peu son blason et se montrer à la hauteur de sa fonction. Au lieu de quoi, il fut marqué par une photo prise aux Antilles quelques jours auparavant, sur laquelle Macron pose de façon peu digne, entouré de deux jeunes, dont l’un ex-braqueur, l’autre faisant le doigt d’honneur.

Sur le plan strictement politique, le remaniement gouvernemental d’octobre, forcé au départ par la démission impromptue du ministre de l’Intérieur, était supposé donner au quinquennat un nouveau souffle. Il n’en fut rien. L’accouchement douloureux, après deux semaines de suspense, d’un remaniement a minima fut plutôt l’occasion de mesurer à quel point Emmanuel Macron se trouve isolé aujourd’hui. Fait révélateur, certains candidats approchés ont publiquement fait savoir leur refus de devenir ministres dans son équipe. Finalement, même la commémoration de la fin de la guerre 1914-1918 fut une occasion manquée pour ce qui est de retrouver une sorte de consensus. Normalement, les exercices de ce genre sont toujours revalorisants pour un président, et a fortiori quand il a l’élocution et la prestance du présent locataire de l’Elysée. Mais Macron a choisi, comme coup d’envoi à la campagne des européennes, une narrative surpolitisée lors de son « itinérance mémorielle », et c’est un pari risqué. En insistant à faire des parallèles entre la « lèpre nationaliste » d’hier et d’aujourd’hui, il s’expose aux reproches de récupération politique.

Au commencement était l’image

Emmanuel Macron doit la hausse impressionnante de sa popularité au début de son mandat (presque deux tiers des Français disaient avoir une bonne opinion de lui alors que seuls 18% des inscrits, 24% des suffrages exprimés, avaient été en sa faveur au premier tour) avant tout à une très bonne intuition. Il a théorisé et mis en pratique la présidence « jupitérienne », autrement dit un retour à l’essence quasi monarchique de la Vème République. Un changement particulièrement appréciée par une majorité de Français après ce qui fut regardé comme la « désacralisation » de la fonction suprême sous les présidences Hollande et Sarkozy. Sauf que Macron a fini par écorner lui-même cette bonne image. De temps à autre, l’envie de compenser son éloignement jupitérien en jouant au président « cool », prétendument proche du peuple, l’a conduit à des mises en scène et des propos aussi artificiels que ridicules.

Surtout, il enchaîne les « gaffes », ou petites phrases gratuites, qui ont pour point commun une attitude perçue par la majorité de ses concitoyens comme étant du pur mépris. Lorsqu’il insulte un jeune chômeur ou des retraitées qui devraient, selon lui, arrêter de « se plaindre », c’est autant d’occasions pour se remémorer ses précédents propos sur, entre autres, les « fainéants » et les « gens qui ne sont rien ». Ce n’est pas un hasard si l’un de ses plus anciens soutiens, le ministre de l’Intérieur qui a décidé de partir du gouvernement, avait publiquement parlé de « manque d’humilité », « d’hubris » et « d’aveuglement ». Le danger, pour Macron, c’est que cette image d’un président méprisant et élitiste renforce l’idée déjà largement répandue selon laquelle il serait, de par ses choix de politique économique, le « président des riches ».

Mécontentement social : un simple problème de chronologie ?

Dans le domaine économique et social, le candidat Macron avait promis de « libérer » l’économie, « et en même temps », comme il se plaît à dire, de « protéger » ceux qui en ont besoin. Toutefois, un déséquilibre s’est installé dès le départ. Les décisions initiales se sont concentrées sur le premier volet : la flexibilisation du code du travail, la diminution de l’imposition des plus riches, et l’annonce de supprimer, dès 2019, l’« exit tax » créé pour lutter contre l’évasion fiscale. Certes, le président fait appel à plusieurs métaphores pour expliquer aux Français que « pour se partager le gâteau, le première condition est qu’il y ait un gâteau ». Toutefois, ses mesures pro-business restent indissociablement liées, dans la perception populaire, à ses convictions libérales et à ses petites phrases qui traduisent, pour beaucoup, un mépris de classe. De surcroît, les indicateurs économiques moins bons que prévu ne permettent pas de procéder à la redistribution attendue. Finalement, sur les dossiers qui requièrent une décision à l’échelon européen (comme la taxation des géants du numérique, plus de régulation des traités de libre-échange), Macron se heurte, comme tous ses prédécesseurs, à la résistance de ses partenaires de l’UE.

Rien de surprenant à ce que dans un récent sondage 72% des Français estiment que leur pouvoir d’achat a diminué depuis le début du quinquennat et 84% ne croient pas que la situation s’améliorera. Dans ce contexte, l’annonce récente de la hausse de l’impôt sur le carburant apparaît comme l’affront de trop. Le gouvernement a beau prétexter de l’urgence écologique, personne n’y croit. Ségolène Royal, l’ancienne candidate socialiste à la présidence en 2007 résume bien le sentiment d’injustice général : utiliser l’écologie pour faire des impôts supplémentaires « n’est pas honnête » et le gouvernement « ferait mieux de remplir les caisses de l’Etat en luttant contre la fraude fiscale des banques, au lieu de taxer les automobilistes et le retraités ». La colère populaire qui s’est exprimée dans les manifestations spontanées des « gilets jaunes » le 17 novembre ne s’arrête pas, loin de là, au seul refus de la taxe diesel. Elle se nourrit du sentiment général selon lequel « le président des riches » ne se soucie guère des difficultés des quelque 60% des Français qui vivent dans la « France périphérique ».

Immigration/islam : un tabou propulsé en haut de l'affiche

Le positionnement « et en même temps » touche vite à ses limites sur un autre sujet, sans doute le plus explosif dans la société française aujourd’hui, qui englobe les questions relatives à l'immigration, la laïcité et l'islam. Pendant la campagne, soucieux de faire un hold-up sur la gauche, Macron va jusqu’à dire que, en accueillant près de 1 millions d’étrangers lors de la crise de 2015, la chancelière Merkel a sauvé la dignité de l’Europe. Il fait toutefois une distinction cruciale, quand il précise qu’il convient  « d’accueillir les réfugiés politiques qui courent un risque réel, sans les confondre avec des migrants économiques ». Depuis lors, il tente un numéro d’équilibriste en se revendiquant de la double exigence « humanité et fermeté ». Un exercice qui lui a valu un échec retentissant, des deux côtés, dans l’affaire de l’Aquarius. En accusant le gouvernement italien d’irresponsabilité et de cynisme, pour avoir refoulé le bateau de migrants, le président français s’est mis en porte-à-faux avec les deux tiers de son propre opinion publique. Mais il a également agacé le reste, en refusant, sous divers prétextes, d’accueillir le bateau dans un port français.

Si la question de l’immigration est à ce point névralgique, c’est parce qu’elle fait partie d’un « paquet » plus large lequel, par le biais de l’islam, met en cause des postulats fondamentaux de la culture et de l’identité du pays. La thématique dite identitaire est devenue l'une des principales préoccupations des Français, au point que ceux-là même qui furent les premiers à jeter l’anathème à quiconque osait parler de défis liés à l’immigration/l’islam emploient aujourd’hui des termes inimaginables il y a quelques ans. Le premier secrétaire du Parti socialiste parle de « colonisation à l’envers ». Un livre choc révélant, à travers une série d’enquêtes, la profondeur et l’étendue de ce qu’il appelle « l’islamisation », fut récemment publié sous la direction de deux journalistes du Monde. Dans son discours d’adieu, le ministre de l’Intérieur a appelé à une « reconquête républicaine » et a fait part de son angoisse : « on vit côte à côte et je crains que demain on ne vive face à face ». Le président Macron a promis d’exposer sa vision sur ces questions avant la fin de l’année. Dans le contexte actuel, où les enjeux sont à ce point mis en lumière, tout ce qui ne serait pas une clarification pleine et entière apparaîtrait comme une abdication aux yeux des Français.

Périls et opportunités

Tout se passe comme si, confrontée aux réalités du pouvoir, sa devise fédératrice « et droite et gauche » s’était transformée en « ni droite ni gauche ». Autrement dit, la politique du président Macron est maintenant jugée pas assez à gauche (surtout sur les questions économiques et sociales) par une partie de l’électorat, et pas suffisamment à droite (en particulier sur l’islam/immigration) par l’autre partie de l’opinion. Il peut se consoler en se disant que c’est bien la preuve qu’il est au centre. Et que, le moment venu, l’électeur de gauche va quand même le préférer à un candidat de droite, et vice versa. Sauf que, pour des raisons tactiques, il est lui-même en train d’instaurer un nouveau clivage. Dans la perspective des élections européennes de mai prochain, il insiste sur « un combat historique » entre progressistes et nationalistes, pro-Européens contre eurosceptiques.

Il espère que, face à cette alternative, les Français, toujours majoritairement attachés à l’Europe vont bon gré mal gré se ranger derrière celui qui prétend lutter contre la « survie » de l’Union. Ce faisant, Macron privilégie une présentation simpliste, manichéenne qui interdit tout débat sur la nature de l’UE (aussi bien sur les politiques poursuivies, que sur l’idéologie qui les sous-tend). Or, si l’écrasante majorité des Français ne veulent pas défaire l’UE, ils ne souhaitent pas non plus la faire « progresser » sur les bases actuelles. Ils comprennent bien quand leur président, comme tous ses prédécesseurs, leur explique que c’est à l’échelle européenne que l’on pourrait trouver la solution la plus efficace à une bonne partie de leurs préoccupations (économiques, sécuritaires, climatiques, migratoires). Notamment si l’UE prenait enfin le chemin de « l’Europe protectrice » préconisée depuis des décennies par les gouvernements français successifs. Mais les Français n’en constatent pas moins qu’Emmanuel Macron, pas plus que ses prédécesseurs, n’a toujours pas de partenaires pour cela.

Quoi qu’il en soit, le caractère monarchique des institutions de la Vème République met le président à l'abri des aléas politiques pendant son mandat. Macron a en plus une majorité absolue à l’Assemblée nationale, et sa chance légendaire ne l’a pas non plus entièrement abandonné : les trois leaders d’opposition souffrent chacun, pour des raisons  diverses et variées, d’un déficit de crédibilité inouï. N’empêche que le défi devant lui est considérable. Pour remonter la pente, il devrait à la fois retrouver son image de Jupiter digne de la fonction, arrêter ses petites phrases fort préjudiciables, et adopter une toute nouvelle approche de sa posture initiale de « et de gauche et de droite ». Au lieu de se livrer à des contorsions pour chercher un semblant d'équilibre à l’intérieur de chaque sujet, il ferait mieux de focaliser ses penchants de gauche sur les questions sociales et économiques, et diriger ses propensions de droite vers l’imbroglio « immigration/laïcité/islam ». Ce faisant, il serait non seulement en phase avec la majorité de l’opinion publique, mais aussi entièrement cohérent avec le projet français d’Europe protectrice.

Ce texte est la version française de l'article original: Hajnalka Vincze, President Macron’s “Minor Mishaps”: Towards a Downfall or a Rebound?,  Foreign Policy Research Institute, 27 November 2018.

 

 


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