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L'Alliance atlantique face à la crise ukrainienne (Bilan du sommet de l OTAN au pays de Galles)

Défense & Stratégie n°36, automne 2014 - 13 novembre, 2014
Etude et analyse
Hajnalka Vincze

Quelques extraits de l’article « L’Alliance atlantique face à la crise ukrainienne : la réatlantisation de l’Europe (Blian du sommet de l'OTAN au pays de Galles) », qui vient de paraître dans la Revue Défense & Stratégie.

« D’après le discours officiel, le sommet de 2014 de l’Alliance  aurait « largement changé d’orientation »  à la suite de la crise russo-ukrainienne. En réalité, chacune des supposées nouvelles orientations, chacun des soi-disant changements (tous liés, d’une manière ou d’une autre, au retour en force de la défense collective à travers l’article 5) n’est que la reprise de thèmes et la réaffirmation de priorités qui avaient été prévus depuis longtemps. »

 
Une déclaration soigneusement orchestrée
 
« A la lecture du résultat final (à savoir la « Déclaration du sommet du Pays de Galles »), il est clair que l’aile la plus atlantiste (anglo-polono-balte) de l’Alliance a réussi à mettre à son profit la crise des relations avec la Russie.  Le leitmotiv de la menace commune est exploité à fond pour donner un second souffle au rassemblement du soi-disant Occident - et à son bras militaire qu’est l’OTAN. Face au rouleau compresseur des « otano-centrés » de longue date, les autres (les soi-disant « européistes ») ont été réduits à un combat d’arrière-garde. »
 
Priorités renforcées, divergences refoulées
 
L’article 5 et la défense collective
 
« Si l’on a tant insisté sur ce point, c’était pour dissiper les doutes. Or ni le « paquet de réassurances » annoncé par l’OTAN,  ni « l’Initiative de réassurance européenne » proposée par le président Obama  ne changent grand-chose au fond du problème. Celui-ci concerne tantôt les divisions entre Etats européens sur l’attitude à adopter face à la Russie, tantôt des questionnements par rapport à la fiabilité des garanties des Etats-Unis. Les deux ayant le même effet, aux yeux des alliés est-européens, de discréditer et/ou de paralyser l’Alliance face aux potentiels adversaires (dont un en particulier). »
 
 
« Des divergences qui apparurent au grand jour à propos des demandes pressantes des « nouveaux » membres pour l’installation sur leur territoire de bases permanentes de l’OTAN. La rotation des forces, l’intensification des exercices, la planification plus spécifique, le renforcement des infrastructures, le pré positionnement d’équipements et d’approvisionnements, tous prévus dans les décisions du sommet, restent bien en deçà des attentes des alliés de l’Est. Ce qu’ils réclament c’est la présence permanente de « bottes sur le terrain ». Et, de préférence, des bottes américaines. »
 
Le plan d’action « réactivité » (PAR) et la Force de réaction de l’OTAN (NRF)
 
« En somme, un plan censé « garantir que l'OTAN reste une Alliance forte, préparée, robuste et réactive, capable de faire face aux défis actuels et futurs, d'où qu'ils puissent venir ». Les alliés de l’Est peuvent donc se sentir rassurés. Sauf que, comme on l’a vu, les mesures proposées restent en deçà de ce qu’ils auraient espéré. Et même ces mesures sont encore à préciser. Comme l’a noté la directrice des affaires stratégiques du Quai d’Orsay, « Le plan d’action sur la réactivité, endossé par le sommet, est encore très largement à l’état de projet. Par ailleurs, un certain nombre de mesures ont été annoncées et doivent encore être affinées. »
 
« Dans tous les cas, malgré les incertitudes de la mise en œuvre, le fait est que c’est sous l’enseigne de l’OTAN et non pas sous le drapeau européen que l’on s’emploie à revigorer/lancer des initiatives pour mettre sur pied des unités composées essentiellement d’Européens. L’attachement à une prétendue ultime garantie grâce à l’alliance américaine donne un avantage net à l’OTAN sur toute ambition européenne qui exigerait une réelle responsabilisation de la part des participants. » 
 
La Défense Anti Missiles Balistiques (DAMB)
 
« Le programme antimissiles de l’Alliance est appelé devenir la nouvelle incarnation de l’ultime garantie de sécurité. Certes, les garde-fous négociés par la France à Chicago, en échange de son feu vert au projet, ont été tous soigneusement repris à Newport. N’empêche que la déclaration note avec satisfaction l’avancement du projet par rapport à Chicago. Car en dépit des incertitudes du programme (tantôt sur le plan de la faisabilité technique et/ou financière, tantôt du fait des décisions unilatérales des Etats-Unis), et malgré ses risques (que ce soit à cause de la provocation adressée à la Russie ou en raison de l’atteinte à la cohérence/légitimité de la dissuasion aux yeux de l’opinion publique), le programme DAMB de l’OTAN se poursuit. »
 
« La France est réduite à mener un combat d’arrière-garde, en focalisant ses efforts sur deux points. D’une part, « les coûts de la mise en place de la défense antimissile doivent être maîtrisés », de l’autre, il faudra « éviter de dépendre exclusivement des moyens américains, au moins pour le commandement et le contrôle ». Ce serait, en effet, souhaitable. Toutefois, comme l’expliquent les spécialistes du sujet, « Le fait que la DAMB  soit réalisée dans le cadre de l’Otan entraînera une perte évidente d’autonomie et de pouvoir de décision ».
 
Les budgets de défense
 
« Plutôt que de se focaliser sur les seuls chiffres, on ferait mieux de s’interroger en premier lieu sur les raisons de nos dépenses de défense. Est-ce pour se conformer à un modèle et à des intérêts qui ne sont pas les nôtres ou pour investir en accord avec nos propres objectifs, dans le respect de notre propre manière d’aborder la guerre, et de façon à ce que cela assure en priorité notre autonomie stratégique, y compris la pérennité de notre propre base industrielle et technologique. Ce n’est qu’après une telle clarification qu’il y aurait lieu de poser la question, par ailleurs tout à fait légitime, du niveau des budgets. »
 
« Finalement, il y a une contradiction de fond dans le fait de choisir l’OTAN comme cadre du renforcement de la responsabilité européenne en matière de défense alors qu’elle est, en grande partie, la cause de son fléchissement. Le comportement des alliés européens est un cas d’école. A fortiori ces jours-ci, lorsque, pour masquer leurs abandons en matière de défense dans un contexte de crise économique, ils se prononcent pour plus d’intégration, plus de projets et de financements en commun dans l’Alliance atlantique. Une telle démarche ne ferait que les enfermer davantage dans une position de déresponsabilisation et de dépendance définitive. »
 
L’Industrie d’armement
 
« Cette prise de parole publique soudaine de l’OTAN sur un sujet particulièrement délicat comme l’armement survient à un moment où l’industrie de défense européenne est prise dans un étau. Entre, d’un côté, les groupes américains tournés vers les marchés de l’export avec une agressivité accrue suite aux réductions budgétaires aux Etats-Unis, de l’autre les gouvernements européens extrêmement soucieux de faire des semblants d’économies à court terme d’où le recours aux achats sur étagère de manière de plus en plus systématique. Quitte d’ailleurs à  sacrifier leurs bases industrielles et technologiques. »
 
« En outre, la crise en Ukraine viendra renforcer l’argument de vente habituel des responsables américains, les achats d’équipements militaires américains par les Européens constituant l’une des contreparties attendues en échange du prétendu « parapluie US » au-dessus du continent. L’apparition de cette thématique au sommet du Pays de Galles, dans une Déclaration articulée autour de l’article 5, n’est pas sans rappeler ce que l’on considérait, du temps de la guerre froide et de la menace soviétique, comme une sorte de « donnant-donnant » entre alliés transatlantiques. »
 
Relations UE-OTAN
 
« C’est dans ce contexte d’apaisement/abandon qu’il convient d’apprécier la énième édition du sempiternel appel à la « consolidation du partenariat stratégique » entre l’OTAN et l’Union européenne. En réalité, la crise financière et économique, tout comme la crise entre l’Ukraine et la Russie ne font que renforcer les effets de la crispation atlantiste avec laquelle les Européens ont accueilli l’annonce américaine du « pivot » vers l’Asie. Dans ces conditions, le rapprochement ne peut se concevoir autrement que sous le signe de la subordination. Notamment selon la formule avancée depuis toujours par les euro-atlantistes : à l’OTAN le militaire et à l’UE le civil. »
 
« Pour résumer, on a d’un côté une Union européenne dont la soi-disant politique de défense s’est progressivement exilée de la plupart des domaines militaires à proprement parler. De l’autre une OTAN qui, forte de son image de « porteuse de l’ultime garantie » s’aventure de plus en plus dans des domaines a priori non militaires (comme le cyber et l’énergie) qu’elle tente d’associer à son « image de marque » qu’est la défense collective. »
 
Au-delà du sommet
 
« Sur la base de cet examen non exhaustif des sujets évoqués lors du sommet, on pourrait être tenté de conclure que finalement rien n’a vraiment changé. Comme à l’accoutumée, on observe une ligne dure otano-centrée, sans doute quelque peu renforcée, mais il existe toujours des voix discordantes au sein de l’Alliance. Toutefois, si on inscrit le sommet dans son contexte, force est de constater que le climat général est, depuis plusieurs années déjà, celui de la « réatlantisation » en marche. »
 
 
« Que ce soit sous forme d’une division des tâches formelle ou pratique, ou par la voie d’une fusion PSDC-OTAN que certains commencent à préconiser, un tel développement signifierait le retour de la défense européenne à sa phase d’avant la PSDC. Elle s’inscrirait de nouveau dans le cadre de l’Alliance, mais, cette fois-ci, sans l’espoir de devenir un jour indépendante. Puisque son retour signifierait que la voie de l’émancipation a été tentée mais abandonnée car jugée sans lendemain. Le sommet de Newport doit donc s’apprécier à l’aune de cette « réatlantisation » ambiante. Car au-delà des annonces, c’est ce mouvement de fond qui va déterminer, in fine, l’évolution dans des sens opposés de l’OTAN et de la défense européenne. »
 

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Tags:
défense européenne, défense collective, crise ukrainienne, défense antimissiles, otan, armement


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