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Brèves transatlantiques de janvier-février 2009

Hajnalka Vincze

Quelques nouvelles de l’actualité européenne et transatlantique, brièvement présentées et commentées.

La 45ème conférence de Munich sur la politique de sécurité (grand-messe annuel des dirigeants et hauts responsables transatlantiques), s’est tenue début février. Cette année, il s’agissait surtout d’une première prise de contact collective avec la nouvelle administration US, chacun essayant de sonder ses positions derrière les platitudes habituelles. Sur la forme, le vice-président Biden n’a pas manqué de rassurer son auditoire, en déclarant que la nouvelle équipe à Washington entendait donner « un nouveau ton » (coopératif, intelligent, etc.) à la diplomatie américaine. Sur le fond, par contre, pas de changement majeur : l’exceptionnalisme US s’affirme plus fort que jamais (« l’exemple de notre puissance doit aller de pair avec la puissance de notre exemple » ; la formule traditionnelle « nous agirons en partenariat quand nous le pouvons et en solitaire quand nous le devons » est entièrement reprise ; l’appel aux contributions des alliés (fournisseurs de troupes, signataires de chèques, relais d’opinion et paravents de légitimation) en soutien de la grande stratégie américaine est relancée (« L'Amérique fera plus, mais l'Amérique demandera plus à ses partenaires »).

Après l’envoi de 17 000 soldats américains supplémentaires en Afghanistan, la pression monte sur les alliés européens pour renforcer leurs contributions dans une guerre qui, selon le directeur de l’Institut des études de sécurité de l’UE, « est en passe d’être perdue ». Signe de la nervosité des alliés, à Washington et à l’OTAN ce n’est plus que le peu d’empressement des Etats européens qui est montré du doigt, mais le gouvernement afghan de Hamid Karzaï est désormais ouvertement taxé d’« inefficace ». Sur ce point, l’armée US n’a pourtant pas grand-chose à lui envier. D’après la Cour des Comptes américaine, le Pentagone ayant été incapable d’inventorier correctement ses stocks, des dizaines de milliers d’armes américaines, fusils d’assaut et lance-grenades compris, se retrouvent aux mains des talibans qui attaquent les troupes de l’OTAN. Parlant de l’OTAN, et surtout des mobiles de ses Etats membres à participer dans un conflit qui va être, selon l’émissaire américain Richard Holbrooke, « beaucoup plus dur » qu’en Irak, le rapport du Service de Recherches du Congrès, paru fin janvier, est particulièrement éclairant. Il observe que, aux yeux des gouvernements de l’OTAN, il s’agit, entre autres, de démontrer leur propre utilité en tant qu’allié et/ou celle de l’Alliance.

Concernant le programme d’avion militaire Joint Strike Fighter (F-35, Lightning II), de nouvelles informations sur son coût sont susceptibles d’accentuer le malaise des partenaires européens (la Grande-Bretagne, l’Italie, les Pays-Bas, le Danemark, la Norvège et la Turquie). Fin janvier, un rapport de la Cour des comptes US annonce que le JSF se trouve désormais officiellement en violation de l’amendement Nunn-McCurdy. Cette provision introduite en 1982 prévoit une notification obligatoire du Congrès, voire l’abandon d’un programme (à moins que, comme c’est généralement le cas, le Secrétaire d’Etat à la Défense ne le déclare d’intérêt de sécurité nationale) si le coût unitaire d’acquisition dépasse d’un certain pourcentage (respectivement 15% et 25%) les estimations initiales. Or les responsables du programme JSF ont tout fait ces dernières années afin d’éviter une telle annonce, révélatrice au grand jour de dysfonctionnements graves et persistants. Pour ajouter à leur malheur, les fuites d’un document interne du Pentagone, rédigé par le sous-secrétaire d’Etat John Young, donne des précisions : « l’avenir de l’augmentation des coûts du JSF fut largement écrit dès 2001 lorsque les prévisions budgétaires ont été prises sur la base de connaissances inexactes issues des démonstrateurs technologiques ». Comme toujours, les fidèles Britanniques n’ont rien vu (ou voulu voir) venir. Les hauts responsables du Ministère de la Défense ont déclaré en décembre à la Chambre des Communes que « l’évolution des coûts reste raisonnablement stable » et que « les dernières nouvelles sur ce front sont encourageants ».

Ceci n’est pas sans relativiser la fiabilité des assurances répétées par ces mêmes responsables britanniques lors de la même série d’auditions, notamment par rapport à la « souveraineté opérationnelle » des futurs JSF de Sa Majesté. En effet, un éminent spécialiste du domaine de l’aéronautique, l’américain Bill Sweetman, auteur d’une trentaine de livres (dont deux spécifiquement consacrés au F-35) et rédacteur en chef de Defense Technology au groupe Aviation Week, s’est justement attaqué mi-janvier au problème JSF. Après une analyse des paramètres techniques de l’appareil, Sweetman conclut : « ce n’est pas seulement un avion optimalisé pour opérer en coalition, c’est difficile de voir comment il pourrait opérer du tout sans un soutien US direct et constant ». Et ce n’est pas tout. Sweetman fait remarquer que le plan global derrière le programme est de parvenir à une situation de « monopole des avions de combat en Occident » à partir de 2020, ce qui « ne laissera pas beaucoup de marge de négociation aux futurs acheteurs ». A ceux, par exemple, qui souhaiteraient de préserver ne serait-ce qu’un minimum de « souveraineté opérationnelle »…


La position du Président Obama sur le dossier de la défense antimissile fut particulièrement attendue en Europe. Quoique imprécis, les premiers signes envoyés par la nouvelle équipe pointent tous dans la même direction. Sans remettre en cause le programme, l’administration procèdera à un réexamen complet du coût et de l’efficacité de son segment européen (ce qui met les fidèles dirigeants tchèques et polonais, engagés à en accueillir les éléments, dans une situation particulièrement embarrassante). Il s’agira, d’après le général James Jones ex-commandant suprême de l’OTAN et conseiller du Président Obama pour la sécurité nationale, d’un « regard frais » porté sur le programme, y compris une intensification des consultations (avec les Russes et les Européens notamment). Mais consultation n’est pas co-décision. Or la question essentielle au sujet du système (outre les incertitudes croissantes de sa mise en œuvre et au-delà des difficultés de son articulation avec la dissuasion, des doutes sur sa faisabilité technique et du scepticisme par rapport à son efficacité militaire) reste celle du contrôle. A ce propos, il convient de noter la mise en orbite, mi-février, par la France de deux microsatellites du démonstrateur pour l’alerte avancée « Spirale ». Car le développement de Spirale vise, d’après un haut responsable de la délégation générale pour l’armement (DGA), « à assurer l’indépendance technologique qui, s’il y a une décision politique, permettra la réalisation d’un programme opérationnel dans le cadre d’un système de protection antimissile pensé à l’échelle européenne. »

Si tout le monde en Europe a salué l’annonce de la fermeture, d’ici un an, du centre de détention de Guantanamo, l’accord est, pour l’instant, loin d’être unanime sur un éventuel accueil des prisonniers. Certains pays (l’Autriche, la Suède, le Danemark et les Pays-Bas) l’ont exclu d’emblée, d’autres, comme la France, l’Espagne, l’Italie ou le Portugal et la Finlande, se sont montrés ouverts, « au cas par cas » et « à des conditions extrêmement précises ». La Grande-Bretagne a habilement estimé avoir « déjà apporté une contribution substantielle » en accueillant les citoyens et résidents britanniques. Surtout, en pleine euphorie européenne de voir le Président Obama, à peine entré en fonction, prendre cette décision considérée comme symbolique de la distinction entre « la bonne » et « la mauvaise » Amérique, certaines questions, pourtant liées, ont reçu beaucoup moins de publicité. Parmi elles, le sort des détenus de la base militaire de Bagram en Afghanistan. En effet, l’administration Obama s’est alignée sur son prédécesseur en demandant à la justice de ne pas accorder à ces détenus le droit de contester leur détention et d’obtenir un avocat. Ou encore la révélation, début février, par des juges britanniques, du fait que les pressions politiques exercées par l’administration Bush, afin de dissimuler des témoignages de torture, continuent sous le Président Obama.

Le futur patron de la communauté du renseignement américaine confirmait, durant son audition au Sénat, que les services de renseignement des Etats-Unis espionnent et tentent de manipuler leurs amis et alliés en Europe. Ce n’est ni une nouveauté ni quelque chose d’anormal, mais vu qu’en général l’omerta entoure cette évidence, c’est un plaisir d’entendre l’amiral Dennis Blair en parler aussi ouvertement. Le directeur du renseignement national (troisième à ce poste créé en 2004) évoque ces activités à deux reprises. D’abord, partant de la question russe, il note que  « la communauté du renseignement doit aussi aider les décideurs politiques à comprendre la dynamique des problèmes de sécurité européenne y compris les actions de nos alliés et amis, de façon à bâtir une politique qui soutiendra les objectifs américains. ». Ensuite, Blair rappelle la vieille pratique US de détecter et d’utiliser des relais d’influence dans l’élite européenne : « Tandis que des amis traditionnels des Etats-Unis sont en désaccord avec certaines politiques américaines concernant des sujets et des pays spécifiques, la communauté du renseignement peut aider les décideurs politiques à identifier les nombreux membres de gouvernement et influents leaders privés – en Europe, en Asie et ailleurs – qui partagent les ambitions américaines pour le futur et qui veulent travailler ensemble pour le bien commun. » Beaucoup plus pudique sur ce qui constitue pourtant l’un des axes majeurs du renseignement américain, à savoir « l’intelligence économique », l’amiral observe néanmoins que les services de renseignement doivent « donner de bons conseils » tant au sujet des développements scientifiques et technologiques dans le monde, que par rapport aux évolutions économiques et financières.

 


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Tags:
joint strike fighter/f-35, relations transatlantiques, défense antimissiles, renseignement


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